19 rue du Marché aux Fromages · 1000 Bruxelles Relevé, 2013 à ce jour
2,75 m

La Bruxelloisedite la plus petite maison de Bruxelles

Une façade de 2,75 m, une brique du XVIIᵉ siècle restée debout sous les bombes de 1695, et une impasse qui a perdu son nom par arrêté. Ce site raconte ce que la légende du gabarit fait oublier.

Façade étroite du 19 rue du Marché aux Fromages, serrée entre deux maisons plus larges
2,75 m de façade 1,75 m au rez-de-chaussée 1695 restée debout 1853 l'impasse perd son nom
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Fabulae · I

La Bruxelloisedite la Plus Petite Maison de Bruxelles.

Etude réalisé dans le cadre de sa restauration - A.I. Joshua

Au cœur de la vieille ville, à deux pas de la Grand-Place, se niche un secret discret : la bâtisse du n° 19 de la rue du Marché aux Fromages.

Entrez mentalement par l'étroite porte, montez l'escalier raide, effleurez les murs chargés de vécu. Ici, rien n'est grandiose, rien n'est spectaculaire : tout est authentique. La plus petite maison de Bruxelles, c'est peut-être surtout la plus grande des invitations : à ralentir, à observer, et bientôt à s'émerveiller, dès lors que le feu vert nous sera donné pour sa restauration.

Son histoire tourmentée n'est pas celle que résument les articles de presse en quête de sensationnalisme, ceux qui la réduisent à une curiosité de gabarit et s'arrêtent là. Elle est plus longue, plus âpre, et beaucoup moins pittoresque.

On lui dispute son titre. Régulièrement, une maison plus étroite est signalée à Ixelles, puis Watermael-Boitsfort et ailleurs dans la Région. La Région compte dix-neuf communes ; elle n'a qu'un cœur historique, et c'est celui-là qui portait le nom de Bruxelles quand la maison a été bâtie, quand les bombes de 1695 sont tombées, quand l'impasse a changé de nom.

Le titre a d'ailleurs peu d'importance. Ce qui compte est ailleurs : dans une brique du XVIIᵉ siècle, dans une impasse qui a traversé les siècles et perdu son nom par arrêté.

Fabulae · II · 13—15 · VIII · MDCXCV

Une Survivantede l'ignorance qui se croit pouvoir et efface faute de savoir créer.

L'Hôtel de Ville en flammes pendant le bombardement de Bruxelles par l'armée de Louis XIV, août 1695
L'Hôtel de Ville en flammes, gravure du bombardement de 1695. — Collection particulière, Institut Paracelsi, Suisse

Du 13 au 15 août 1695, les canons de Louis XIV réduisent la ville basse en cendres. La rue du Marché aux Fromages est ravagée. Juste à côté, la maison du Dragon est pulvérisée, ainsi que sa voisine, den Cleijnen Draeck, le Petit Dragon. Il faudra rebâtir sur les deux parcelles.

Bruxelles vit alors trois jours d'un bombardement méthodique, presque expérimental : plus de 3 000 bombes et 700 boulets s'abattent sur le cœur marchand de la cité, visant moins une position militaire qu'un symbole économique et politique. Le feu court d'une toiture à l'autre, attisé par un vent sec ; les charpentes médiévales, saturées de résine, s'embrasent comme des torches. Les témoins parlent d'un crépuscule rouge où la fumée masque le ciel et où les cloches, fondues par la chaleur, s'effondrent dans les nefs.

La petite maison, elle, reste debout.

Fabulae · III · Toponymie

Schijtstraetjede la Ruelle à Merdes à la Rue des Pittas

La rue du Marché aux Fromages ne s'est jamais appelée longtemps de la même façon. Jusqu'en 1851, elle était plus longue : elle englobait l'actuelle rue des Brasseurs. Ce tronçon avait un nom que les registres consignent sans détour, Vuilstraetje, la sale ruelle, ou Schijtstraetje, dont la traduction se passe de commentaire. Les maraîchers de la Grand-Place venaient s'y soulager.

Le fromage, lui, avait déjà disparu. Dès avant le XVIIIᵉ siècle, les menuisiers ont remplacé les marchands. La rue s'est encombrée de chaises, d'échelles, de planches dressées contre les façades. On y fabriquait aussi des cercueils. Les Bruxellois l'appelaient Leerestroet, la rue des Échelles, ou Kistenstroet, la rue des Cercueils.

Aujourd'hui encore, par des réseaux tenus secrets mais connus de certains initiés, la traversée en barque de la vieille ville invisible reste possible, guidée par le seul murmure d'un Charon local. Autrefois, c'est lui qui menait les âmes des morts du quartier du Sablon à travers le lit caché du Smaelbeek. Elles venaient choisir, à la lueur des bougies, leur propre cercueil exposé en rue, et faisaient craquer les planchers de bois des boutiques. La cohabitation devint si compliquée qu'en 1800, le maire de Bruxelles, comme on disait alors sous administration française, dut interdire l'exposition des cercueils en rue. On ne sut jamais si l'interdiction visait à protéger les vivants du spectacle, ou les morts du choix.

En 1615, on y autorisa des échoppes de bouchers, à une condition consignée noir sur blanc : qu'ils n'interpellent ni n'injurient les passants. La disposition en dit long sur ce qu'était la rue.

Aujourd'hui, les Bruxellois disent la rue des Pittas. Les amateurs de bande dessinée disent parfois la rue du Lait Entier, en hommage à l'album de Johan De Moor et Stephen Desberg. Pour ceux qui y vivent, la rue s'est toujours fait entendre. L'ordonnance des bouchers n'a jamais été abrogée. Il est cinq heures, la rue s'éveille : les camions de livraison vrombissent dans une rue qui dort depuis deux heures. Le bruit ne se dilue nulle part. Il monte, et il reste.

Cette rue a porté tous les noms sauf celui de l'impasse qu'elle abrite.

Peinture à l'huile du XVIIIe siècle représentant la rue du Marché aux Fromages
La rue au XVIIIᵉ siècle. — Collection particulière, Institut Paracelsi, Suisse
VuilstraetjeMarché aux Fromages
Leerestroetrue des Échelles
Kistenstroetrue des Cercueils
Draeckenganckimpasse de la Poupée
Fabulae · IV · Les Trois Ruisseaux

Les Ruisseaux Sous les Pavés

On dit à Bruxelles que la Senne est la Reine, mais que ce sont ses trois fils maudits qui tiennent la ville par les pieds. Le Rollebeek griffe les collines d'en haut, le Cuverbeek pourrit dans les fosses d'en bas, et entre les deux, le Smaelbeek dort dans son impasse, scellant le pacte des monstres. Si les trois ruisseaux venaient à sécher en même temps, le Dragon, le Kludde et les Nekkers monteraient sur la Grand-Place pour réclamer leur dû.

Pourquoi je vous en parle ? Parce que leur histoire est intimement liée à des anecdotes réelles, à des superstitions locales et à des croyances populaires bruxelloises tenaces.

I Le Smaelbeek (ou Ruisbroeck)

L'emprise du Milieu ! Celui du milieu, et non le moindre : c'est lui qui tient la prise. Aussi maudit que ses deux frères, il prend sa source tout près de la Porte de Coudenberg, sur les hauteurs de l'actuelle place Royale. Dans sa partie amont, on l'appelait aussi Ruisbroeck. Il dévalait ensuite la colline en longeant de très près l'actuelle rue de Ruysbroeck, qui a conservé son nom, avant de poursuivre vers la place Saint-Jean. Là, il se divisait en deux bras : l'un par les rues de l'Homme Chrétien et du Marché aux Fromages, l'autre par les rues de la Violette, de l'Amigo et des Pierres. Entre les deux, une île. Insalubre, infectée, régulièrement frappée par les épidémies.

Le Smaelbeek n'est pas fait que d'eau, mais des larmes que maintes damoiselles versèrent au temps jadis sous le petit bois sombre qui couronnait la colline. Et de celles, plus tard, que les demoiselles versèrent sur le pavé froid. C'est là, dans ce chagrin, que saint Géry aurait noyé le dragon. En gei geluf da, comme disent les gens d'ici.

Évocation du Smaelbeek, ruisseau voûté au début du XVIIe siècle sous les pavés du quartier
Évocation du Smaelbeek, ruisseau voûté au début du XVIIᵉ siècle. — Collection particulière, Institut Paracelsi, Suisse


Ce n'est pas un dragon de fantasy classique avec des ailes, comme dans House of the Dragon, mais une chose qualifiée de légendaire Dragon de Bruxelles, né d'un improbable amour entre un Basilic des Brumes et une Vouivre des Égouts. Il serpentait dans les canalisations, se nourrissant de l'orgueil, de la vanité et des complots de la ville du dessus. Lorsque saint Géry eut vent de son existence, il ne se sentit plus de joie. Il éperonna son fier destrier et s'élança vers le marais de Bruocsella, où sévissait une créature à côté de laquelle le dragon de Cambrai, fraîchement trucidé, avait l'allure d'un lézard.

Peinture ancienne représentant saint Géry noyant le dragon, avec l'inscription « Impasse du dragon, Anno 600 »
« Impasse du dragon, Anno 600 » — évocation de la légende de saint Géry et du dragon. — Collection particulière, Institut Paracelsi, Suisse


Entre 1598 et 1621, on le voûta. L'égout à ciel ouvert disparut sous les pavés, et Bruxelles fêta l'événement chaque deuxième dimanche de septembre, jusqu'en 1830. C'était la kermesse du Smaelbeek : la couque au sirop, la course aux grenouilles, les avaleurs de fil et d'œuf, et des tonneaux de faro.

Peinture ancienne représentant, la kermesse du Smaelbeek avec l'inscription « Anno 1823 »
« Impasse du dragon, Anno 600 » — évocation de la légende de saint Géry et du dragon. — Collection particulière, Institut Paracelsi, Suisse


Mais le Smaelbeek n'est pas seul. Il a deux frères.

Le Rollebeek et le Cuverbeek, plus couramment orthographié Coperbeek ou Ruisseau du Cuivre, ont eux aussi été voûtés, canalisés. Ils coulent pourtant encore aujourd'hui, sous le bétonnage de la peur.

II Le Rollebeek (ou Savelbeek)

Il prend sa source au niveau du Grand et du Petit Sablon, le Zavelpoel, à quelques mètres de celle de son frère. Il dévalait la colline de manière très sinueuse pour se jeter dans la Senne près de l'actuelle place Fontainas. La pente était abrupte. Lors des gros orages d'été, le débit devenait si violent qu'il arrachait littéralement les pierres de son lit et les pavés naissants de la rue, dans un vacarme terrible pour tout le quartier. Le courant faisait rouler les pierres, et c'est de là que lui vient son nom, du flamand rollen.

C'est le plus ancien cours d'eau à avoir été voûté, pour faciliter le passage des charrettes entre le Sablon et le bas de la ville, disait-on, histoire de ne pas perdre la face. En réalité, on le masqua au XIVᵉ siècle en grande partie pour faire taire ce monstre qui détruisait les routes : le démon métamorphe connu sous le nom de Kludde, ou Kleure, l'un des plus terrifiants du folklore bruxellois.

Illustration du Basilic des Brumes, père du Dragon de Bruxelles
Illustration du Kuddle
Illustration du Nekkes

Un esprit aquatique maléfique et farceur, qui hantait les roseaux de la Senne et les canaux environnants à la tombée de la nuit. Il affectionnait le Rollebeek parce que le roulement des roches lui permettait de se débarrasser de ses peaux mortes. Sa particularité était de pouvoir changer de forme : il apparaissait sous les traits d'un énorme chien noir marchant sur ses pattes arrière, d'un cheval sauvage bavant et rugissant, ou d'un oiseau de nuit surgi de nulle part au-dessus d'un dormeur mal avisé. Je m'emporte. Passons.

On reconnaissait l'approche du Kludde au bruit sinistre des chaînes de fer qui s'entrechoquaient autour de son cou. Il sautait sur le dos des voyageurs attardés qui longeaient la rivière et se faisait de plus en plus lourd, jusqu'à ce que sa victime meure d'épuisement ou se noie, plus loin dans la Senne où il l'avait entraînée.

Aujourd'hui, il a totalement disparu de la surface, mais il a laissé son empreinte : la sinueuse et touristique rue de Rollebeek épouse exactement l'ancien lit du ruisseau. Dans ce cas précis, même un écolo prend goût au béton.

III Le Cuverbeek / Coperbeek (Ruisseau du Cuivre)

D'abord il y a l'aîné, et puis il y a l'autre, des cailloux dans le pelage. Et puis, et puis, et puis il y a les Esprits des eaux. Inspirés des mythologies germaniques, les Nekkers, ou Nix, étaient des démons aquatiques tapis au fond de la Senne. De petits êtres hideux aux cheveux couleur kaki, mi-hommes mi-poissons.

Illustration du Basilic des Brumes, père du Dragon de Bruxelles
Illustration du Kuddle
Illustration du Nekkes

Les nieks ou nieskes qu'invoquaient les mères bruxelloises du Moyen Âge rappelaient le mythe du Nix : de quoi empêcher les enfants de s'approcher de la rivière, dont les berges étaient glissantes et dangereuses. On racontait que le Nekker flottait à la surface en imitant le sourire d'un vieux monsieur faisant miroiter un sucre d'orge. Dès qu'un enfant curieux se penchait pour regarder, le monstre l'attrapait par les pieds et l'entraînait dans les profondeurs. Emballez, c'est pesé.

Il sévissait en contrebas des hauteurs, près de l'ancienne porte de Coudenberg, vers l'actuelle rue de Brederode, s'écoulant dans un profond vallon, la Copervallei, qui séparait le premier palais du Coudenberg de son parc de chasse, la Warande. Il descendait ensuite vers la rue des Sols et le Marché aux Herbes avant de finir sa course dans la Senne, près de l'église Saint-Nicolas.

Après le gigantesque incendie du palais du Coudenberg en 1731, les urbanistes du XVIIIᵉ siècle rasèrent les ruines et nivelèrent tout le quartier pour construire la place Royale et la place des Palais. Des tonnes de terre furent déversées pour combler le vallon.

Mais il en faut plus pour se débarrasser des frères maudits. La source a beau être enterrée, le cours d'eau coule toujours sous le parc de Bruxelles, dont les creux témoignent encore de cette vallée jamais tout à fait nivelée. L'eau du Coperbeek transite aujourd'hui sous les fondations de grandes institutions, Bozar compris.

Alors dormez tranquilles. Tant qu'il pleut sur Bruxelles, ils restent en bas.

Évocation du Smaelbeek, ruisseau voûté au début du XVIIe siècle sous les pavés du quartier
Évocation du Smaelbeek, ruisseau voûté au début du XVIIᵉ siècle. — Collection particulière, Institut Paracelsi, Suisse
Fabulae · V · Archives

Ce Que Disent les Wijckboecken

Registres anciens reliés, évoquant les wijckboecken, les livres de quartier de Bruxelles

Avant la numérotation des rues, Bruxelles se lisait autrement. Les wijckboecken, les livres de quartier, recensaient chaque maison par son enseigne. Registres fonciers avant l'heure, rédigés en vieux brabançon, ils consignent les propriétaires, les mutations, les allées, les ganck.

C'est là qu'on lit que du Dragon de Fer pendait un dragon de fer, waer hangt een eyseren draeck. C'est là que l'impasse porte encore son vrai nom. C'est là aussi que la petite maison traverse 1695 sans être détruite.

Ses voisines y ont un nom. Elle, un emplacement.

Fabulae · VI · MDCCCXXX

Septembre 1830

En septembre 1830, les barricades se dressent à cinquante mètres. La Grand-Place sert de poste de commandement aux insurgés, les blessés y sont soignés, les munitions y circulent. Les maisons du quartier abritent, ravitaillent, dissimulent.

Ce qui a transité, durant ces quatre journées, entre l'état-major et l'entrée de l'impasse, aucun registre ne le dit.

Gravure des insurgés et des barricades sur la Grand-Place pendant la révolution de septembre 1830
Les barricades sur la Grand-Place, septembre 1830. — Collection particulière, Institut Paracelsi, Suisse

Les registres, décidément, disent peu de choses de cette maison.

Fabulae · VII · 1831 · 1891

Une Façade Qu'on a Effacée

Série de reconstitutions du pignon d'origine de la façade, d'après la notice de l'inventaire du patrimoine architectural.
Reconstitutions, d'après la notice de l'inventaire du patrimoine architectural.

À l'origine, une façade de briques à pignon sous pinacle. Quatre niveaux montant en gradins vers une flèche de pierre, la silhouette bruxelloise par excellence, celle du XVIIᵉ siècle. Les propriétaires étaient taxés sur la largeur de leurs façades, alors qu'ailleurs, en France, on taxait sur le nombre de fenêtres.

En 1831, un an après l'indépendance, on la rabote. Le pignon disparaît, remplacé par une façade sous corniche, alignée sur ses voisines. En 1891, l'entresol est percé d'une large baie commerciale.

Il en reste pourtant l'essentiel, aujourd'hui à nu : les ancres de façade, les arquettes jumelées, les éléments de grès. La brique du XVIIᵉ siècle est là, visible, intacte sous ce qu'on lui a ajouté. Aux étages, des fenêtres rectangulaires, presque carrées au dernier niveau.

pignon à gradins, 1600scorniche, 1831
entresol pleinbaie commerciale, 1891
Fabulae · VIII · Draeckenganck

Petite par la Taille, Grande par la Réputation

L'appellation « plus petite maison de Bruxelles » est sans doute plus symbolique que strictement exacte. Elle attire l'œil, elle amuse, elle se photographie. Et elle réduit la maison à une curiosité de gabarit, ce qui est une manière efficace de ne pas s'interroger sur le reste. Le procédé n'est pas inédit dans cette rue.

L'impasse s'appelait Draeckenganck, l'impasse du Dragon, parfois Draeckstraetien. Selon la tradition, c'est ici même que saint Géry vainquit le dragon dont l'antre se trouvait près du ruisseau Smaelbeek. Le nom est ancien, cohérent, enraciné.

Il disparaît par arrêté. Un supplément à l'arrêté communal du 4 mai 1853 lui substitue un nom neuf : impasse de la Poupée. On l'explique par les marchands de jouets en bois qui y auraient habité. Le conditionnel est d'époque : aucune corporation, aucun registre, aucune trace.

pupa, ae, f.

Le latin, lui, est plus précis. Pupa désigne la poupée. Il désigne aussi la chrysalide, ce qui est enfermé, scellé, et attend de se transformer.

Les voisines avaient connu le même sort. Den Cleijnen Draeck, le Petit Dragon, était devenue de Witte Roose, la Rose Blanche. Quant à Den Eyseren Draeck, le Dragon de Fer bâti en 1709 par Jean-Baptiste van Dievoet, négociant en vins, son rez-de-chaussée fut défiguré en 1882 et son nom s'est éteint avec lui.

Un dragon devenu poupée. Un petit dragon devenu rose blanche. Un dragon de fer devenu adresse commerciale. Un pignon devenu corniche. Une maison réduite à sa largeur. Bruxelles comptait près de quatre cents impasses au XIXᵉ siècle. Le voûtement de la Senne et la Jonction Nord-Midi les ont presque toutes effacées. On peut y voir une série de hasards.

Mais celle-ci résiste et est encore là.

Zwanze · n° 5

Le Pied

Au numéro 5, un pied sort du mur.

Il est en relief, scellé dans le ciment de la façade, à hauteur de regard pour qui sait où chercher. Aucune archive ne le mentionne. Aucun permis, aucune commande, aucune signature. On ignore qui l'a posé, et quand.

Bruxelles a ses monuments officiels, le Manneken-Pis à deux rues d'ici, le Zinneke un peu plus loin. Le pied n'appartient pas à cette famille. Il n'a été demandé par personne, inauguré par personne, et il ne figure sur aucun inventaire.

Le pied, façade du n° 5. Auteur inconnu, date inconnue.

C'est la zwanze, l'humour bruxellois : absurde, anonyme, et volontiers moqueur envers ce qui se prend au sérieux. Une façade rénovée, des échafaudages, une poignée de ciment frais, et quelqu'un décide qu'un pied manquait à cette rue. Personne n'a jamais revendiqué le geste. À Bruxelles, c'est plutôt bon signe.

Dans une rue qui a perdu son ruisseau, son pignon, ses dragons et jusqu'à son nom, un pied anonyme a réussi à s'ajouter sans autorisation.

Résidents · depuis 2013

Winston et Churchill

Depuis 2013, la plus petite maison de Bruxelles compte deux habitants qu'aucun inventaire ne mentionne.

Winston et Churchill sont frères, et yorkshires. Ils ont échappé à Smith et Wesson, pire encore à Aston et Martin, pour hériter finalement de Winston et Churchill.

Le premier est vif, stratège, un peu belliqueux, taquin comme on l'est quand on est le plus petit de la pièce. Le second a hérité du reste : le cigare en moins, le canapé en plus, une pizza et la télévision suffisent à son bonheur.

Les deux facettes ne s'opposent pas, elles cohabitent, comme deux gentlemen partageant un club londonien : l'un lisant le Times avec gravité, l'autre réclamant qu'on monte le chauffage et qu'on apporte un autre verre.

Winston monte la garde depuis le balconnet du second étage. La tête passée entre les barreaux, l'œil amusé, il aboie sur les touristes qui photographient. Il tient le seuil, comme la maison, à sa façon.

Il est, et de loin, le plus ancien résident et le restera.

Ordo Trias Viva

Des Mains de Tailleur de Pierre

En 1709, la rue se relève sous les mains des tailleurs de pierre. La reconstruction d'après bombardement est leur affaire : chaque façade, chaque ancre, chaque encadrement de grès passe par eux. La famille van Dievoet en compte un des plus réputés, Pierre, sculpteur, frère du bâtisseur du Dragon de Fer.

Depuis 2013, la maison est de nouveau entre les mains d'un tailleur de pierre, de Trias Viva. Trois siècles plus tard, le même métier, la même rue, le même geste : rendre à la pierre ce qu'elle était.

« Le plus vieux métier du monde : le tailleur de pierre défie le temps que la roche subit. Bâtisseur de cathédrales faites de pierres taillées dans une loyauté sans faille. »

Médaille de compagnon, signe personnel Marque de tailleur de pierre, signe personnel gravé dans la pierre taillée
Restitutio in integrum

Une Restauration Pensée

La façade est aujourd'hui décapée. La brique du XVIIᵉ siècle est visible, les ancres, les arquettes, le grès.

On nous demande de la recouvrir d'un enduit, pour lui rendre l'aspect qu'elle avait au XIXᵉ siècle. C'est-à-dire l'aspect qu'elle a pris le jour où on lui a retiré son pignon.

Restaurer une maison du XVIIᵉ siècle en figeant la transformation qui l'a défigurée : voilà ce contre quoi nous nous battons. Nous nous attachons à honorer les éléments originaux qui structurent cette demeure, plutôt que de soumettre son caractère à des normes génériques.

Cette restauration, la maison l'attend depuis un demi-siècle. Les clichés conservés aux Archives de la Ville, comme les cartes postales de l'époque, la montrent déjà dans l'état où elle se trouve aujourd'hui. Depuis 2013, elle a les mêmes gardiens. Ce sont eux qui ont porté les dossiers, année après année. Les dix dernières années ont été les plus difficiles.

Une brique ancienne raconte ce qui était. La recouvrir, c'est choisir ce qu'elle a encore le droit de dire.

État d'avancement

Négociations avec l'administration et l'UNESCO

80 %

Recherches historiques et architecturales

90 %

Travaux intérieurs préparatoires

40 %

Restauration de la façade

7 %

La façade attend l'autorisation. Tout le reste avance.

Tempus fugit

ChronologieTrois siècles tiennent en six lignes. Les treize dernières années en demandent davantage.

Avant
  • 13 au 15 août 1695 : le bombardement. La maison reste debout.
  • 1709 : la rue se relève sous les mains des tailleurs de pierre.
  • 1831 : le pignon disparaît, remplacé par une corniche.
  • 4 mai 1853 : le Draeckenganck devient impasse de la Poupée.
  • 1891 : l'entresol est percé d'une baie commerciale.
2013

Nouveaux gardiens

  • Ouverture des discussions avec l'UNESCO et l'administration.
2014

Études et recherches historiques.

2017

Début de la rénovation intérieure.

2018

À nouveau habitée.

2018
2019
2020
2021
2022

Restauration de la façade

  • Réclamation et opposition introduites.
  • Absence de réponse formelle.
  • Début des travaux de la façade reporté.

La même entrée, cinq années de suite.

2023

C'était au temps où Bruxelles zwanzait.

  • Janvier 2023. Réunion au sommet. Accords pris.
  • Absence de réponse formelle.
  • Début des travaux de la façade reporté.
2024
2025
  • Depuis janvier 2023, après réunion au sommet et malgré accords pris.
  • Absence de réponse formelle.
  • Début des travaux de la façade reporté.
2026

Un espoir ?

  • La vieille Dame retrouvera-t-elle sa jeunesse un jour ?
2027

Travaux de façade terminés, elle retrouve enfin la paix.

  • Promotion d'artistes pensionnaires.
  • Mécénat et évènements.
  • Pop-up, vitrine pour artisans.

I have a dream. Ben nous aussi.

Draeckenganck

Le Seuil

Derrière la maison commence l'Impasse du Dragon, et ses mystères.

dragonalley.be

Horum omnium fortissimi sunt Bruxellae

Us et coutumes du Pentagone

Métiers d'art

Une maison d'artistes. Les métiers d'art et d'artisanat logés dans les impasses.

Draeckenganck

L'histoire de l'antre du Dragon, aujourd'hui impasse de la Poupée. Mille ans d'histoire bruxelloise.

dragonalley.be

Circuits

Les circuits gourmets et gourmands, la zwanze, à pied ou en calèche.

Personnalités

Les personnages avec ou sans personnalité. Zotte louwiekes ou schieven architekt.

Obviam

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19 rue du Marché aux Fromages
1000 Bruxelles
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Visites
La maison est habitée. Elle se regarde depuis la rue.